lundi, novembre 07, 2005

La guerre des Banlieues


Témoignage de Jérôme GUEDJ. Massy, le 6 novembre 2005, 5h45.
Il est 3h30. Je viens de rentrer chez moi. Je viens de voir brûler le gymnase Jean Jaurès dans ma ville, Massy, qui connaît ce soir sa 4ème nuit consécutive d’incidents sérieux.

Beaucoup ont envie de s’exprimer, sur Sarkozy bien sur, le rôle des médias, le désespoir des jeunes et tant d’autres choses encore. Je suis frappé de ce dilemme permanent : l’écoeurement face à ces violences inutiles, stériles et auto-destructrices mais aussi très vite l’expression diffuse d’une solidarité, une compréhension fataliste de ce qui se passe.


Guerre des banlieues
Il est 3h30. Je viens de rentrer chez moi. Je viens de voir brûler le gymnase Jean Jaurès dans ma ville, Massy, qui connaît ce soir sa 4ème nuit consécutive d’incidents sérieux. J’ai la rage au ventre, la colère sourde . Le clavier de mon ordinateur est le seul remède au sentiment d’impuissance qui m’étreint. Je sais que tout à l’heure, ou peut-être demain, ça passera. Mais ces dernières heures ont été si étranges.



Dans l’après-midi, après une longue discussion avec un ami, sympathisant de gauche, très impliqué dans l’association des musulmans de Massy, j’ai réalisé qu’il fallait agir, plutôt qu’observer et commenter les évènements gravissimes qui secouent les banlieues et au-delà le pays entier. Il m’expliquait alors que chacun doit prendre ses responsabilités, d’abord pour éviter des drames. C’est pourquoi ils avaient mobilisé leurs fidèles, en demandant aux parents de garder leurs enfants à la maison, et de descendre dans les rues le soir pour dissuader les autres de faire des conneries. Louable intention. Mais pourquoi laisser cette tâche aux seules cultes (le républicain intransigeant que je suis n’aime viscéralement pas que les religions investissent le champ public, aussi méritoires soient les intentions originelles), ou aux militants associatifs (dans un étrange paradoxe d’ailleurs : celles-là même qui souffrent de la diminution drastique des subventions continuent à mobiliser, et à éteindre les incendies allumés par leurs coupeurs de crédit…). Quel est le réseau que moi aussi je peux mobiliser ? Les militants socialistes. Ce qui se passe est d’abord et avant tout une crise politique et sociale, le reflet de l’état d’urgence politique et sociale dans lequel se trouve notre pays, crise qui se cristallise dans ces territoires de la relégation que sont devenues depuis bien longtemps déjà ces cités-ghettos (je viens de lire cette expression dans une dépêche AFP, je crains que la formule connaisse un réel succès…). Je parle de cela avec Marie-Pierre Oprandi, qui est comme moi conseillère générale d’une moitié de Massy, et Hamed Kribi, le secrétaire de la section socialiste. Nous ne savons pas où cela nous mène mais l’inaction nous coûte. Nous passons donc une partie de l’après midi à téléphoner à quelques dizaines de militants socialistes. Etrange quiproquo souvent : beaucoup d’entre eux croient d’abord que notre appel est destiné à mobiliser ou convaincre avant le vote interne des socialistes pour notre Congrès … Cruel décalage ou déclinaison pratique de ce que nous écrivons dans nos motions, je ne sais trop.



Rendez-vous est pris avec ceux qui peuvent le soir même, d’abord pour échanger entre nous, puis pour tenter de peser concrètement sur le cours des choses. A 20h30, nous sommes 35 à nous serrer dans le petit local des socialistes massicois. Beaucoup ont envie de s’exprimer, sur Sarkozy bien sur, le rôle des médias, le désespoir des jeunes et tant d’autres choses encore. Je suis frappé de ce dilemme permanent : l’écoeurement face à ces violences inutiles, stériles et auto-destructrices mais aussi très vite l’expression diffuse d’une solidarité, une compréhension fataliste de ce qui se passe. Les réflexes politiques reviennent vite : bien sur, cette situation profite directement à tous ceux qui souhaitent évacuer la question sociale pour lui substituer les enjeux sécuritaires. Ce gouvernement échoue délibérément en matière de lutte contre le chômage et la précarité, d’amélioration du pouvoir d’achat, de résorption de la crise du logement, de défense des services publics… Alors rien de tel que de susciter la peur et de flatter les instincts sécuritaires. Les provocations de Sarkozy sont délibérées. Elles sont destinées à mettre le feu aux poudres. « Cela couvait depuis longtemps », nous a asséné le ministre de l’intérieur. Il savait donc que ses mensonges (après la mort des deux jeunes à Clichy) et ses provocations de langage réitérées (à la Courneuve, Argenteuil ou ailleurs…) suffiraient à mettre le feu, au sens propre comme au sens figuré. Et voilà la thématique sécuritaire de nouveau propulsée à la une des journaux, comme en 2002 lors de l’élection présidentielle. Accessoirement, en invitant les responsables religieux à prendre leur part dans la gestion de la crise, Sarkozy conforte le modèle communautariste qu’il défend. Et voilà un beau projet, très bushien, extrêmement cohérent, de liberal-communautarisme pour 2007…



Au bout d’une heure et demie de discussion, il est temps d’agir, sans vraiment savoir comment. Nous partons, en huit équipes, pour sillonner la ville. Cela me rappelle les campagnes électorales, quand nous organisons une soirée de porte-à-porte. Mais là j’ignore vraiment l’impact de ce que nous entreprenons, ni l’accueil que nous réserverons les habitants du Grand Ensemble ou de Villaine, jeunes ou moins jeunes. A peine arrivés dans un des quartiers « sensibles », nous sommes saisis par l’odeur. Ici ou là, des poubelles brûlent. Les camions de pompiers accomplissent un étrange ballet à travers les rues. L’ambiance est irréelle . Je reconnais à peine la ville où j’ai grandi. Quelques jeunes (franchement jeunes, plutôt 14 – 16 ans) déambulent, capuche enfoncée sur la tête. Quelques uns me reconnaissent, nous discutons. J’essaie de les convaincre de rentrer chez eux, mais le spectacle est pour une fois en bas de chez eux. C’est l’effet Disneyland me glisse l’un d’entre eux. Des phrases un peu automatiques sont prononcées (« la mairie fait rien pour nous », « il fallait bien que çà pète un jour », « comme çà on s’occupera enfin de nous »). Un peu plus loin, d’autres m’ignorent hostilement quand je tente de dialoguer avec eux. Je me sens con, avec mon ton paternaliste du haut de ma petite trentaine. Heureusement, une mère de famille à la recherche de ses enfants vient à ma rescousse à ce moment là. Les quatre ados esquivent et s’en vont.



Un peu plus loin encore, un groupe d’adultes discutent dans un parking au pied des immeubles. Ils sont là pour surveiller leur voiture. C’est la deuxième nuit qu’ils sont contraints de descendre régulièrement. Un père est excédé : il craint pour sa voiture bien sur, mais aussi que la fatigue accroissent la nervosité des habitants et que tout cela nourrissent ailleurs le racisme « anti-jeunes, anti-noirs, anti-beurs » . Plusieurs fois dans cette soirée j’ai entendu parler de fusil qu’on est prêt à sortir « si on s’en prend à ma voiture ». Rodomontades peut être. Mais tous s’accordent à reconnaître que les habitants épuisés, autant que les policiers sous pression, ne sont pas à l’abri du dérapage dramatique. Une équipe de militants socialiste nous rejoignent. Ils nous apprennent que là même où nous sommes passés il y a dix minutes une voiture brûle. Notre passage là n’a-t-il donc servi qu’à retarder de dix minutes l’incendie ? Un agent de la RATP me raconte qu’il vient de descendre de chez lui et qu’il a mis en fuite deux types qui bouteilles à la main s’approchaient de la maison de quartier/centre social . Un coup de chance, le courageux machiniste était à sa fenêtre et n’a pas hésité à descendre. Dans leur fuite, ils balancent l’essence de leurs bouteilles sur plusieurs voitures garées là. Les propriétaires concernés sont vite alertés et veillent à protéger au mieux leur voiture. Mais comment enlève-t-on de l’essence sur un capot ?.



Aux fenêtres d’ailleurs, beaucoup de monde. La ville est étonnamment illuminée : de nombreux appartements, et tous les bâtiments publics (écoles notamment) sont éclairés ce soir. Les seules voitures qui sillonnent les rues sont remplies de policiers. Une ou deux autres « tournent » dans le quartier. Je reconnais un des responsables musulmans. Mais dans une autre, j’écope d’un doigt tendu. D’autres discussions avec des habitants .C’est étrange, tout ce monde dans les rue à minuit. Une autre constante : ce ne sont pas des « jeunes d’ici » qui mettent le feu, martèlent-ils pour mieux s’en convaincre, tant ils ne comprennent pas (et refusent d’admettre) que « les leurs » puissent s’en prendre à leur quartier, à leurs voisins. On me remercie d’être passé, en ajoutant non sans perfidie que depuis trois jours personne n’a vu le maire (dont je suis le principal opposant) ni ses adjoints. Je me méfie de ses invectives mécaniques sur les élus « pas présents sur le terrain ». Je ne relève donc pas. L’échange est plus vif quand on parle de Sarkozy. Un père accorde tout le monde avec bon sens : « qu’il démissionne : pour une fois, la démission d’un ministre servira à éviter que çà empire plutôt qu’à sanctionner une connerie déjà faite ». Un jeune, tête bien faite, qui s’était joint à nous dans notre déambulation, commente le passage d’un cabriolet luxueux conduit par un homme étonnamment jeune : « à la limite, qu’ils crament les bagnoles de ceux qui dealent la came sur le quartier et ailleurs ».



Sur le chemin du retour vers nos voitures, après deux bonnes heures dans un froid, je constate que la synagogue n’est surveillée par personne. Il y a deux ans, durant la vague d’actes antisémites, elle avait reçu sur sa façade un cocktail Molotov. La communauté juive en avait alors organisé la surveillance nocturne. Mais ce soir, ce sont les abris bus (plus un ne conserve sa façade en verre), et les équipements publics qui concentrent l’attention des casseurs au pois chiche dans le cerveau.



Je propose un thé chez moi. J’y retrouve avec plaisir mon ami Jean-Luc Mélenchon qui a rejoint un peu plus tôt une des équipes qui parcourait le quartier populaire où il habite. Plus tôt dans la journée, il avait, par un communiqué, appelé à ce que les militants de gauche occupe le terrain, et ne le laisse pas à la seule confrontation entre jeunes désabusés et policiers excédés. Je sais que personne ne croira que c’est sans connaître l’existence de cette prise de position exprimée le matin par Jean-Luc (en déplacement politique dans le Sud-Ouest depuis deux jours) que nous avons pris notre initiative à Massy. C’est pourtant vrai. Nous nous réchauffons en échangeant sur notre inquiétude, notre pessimisme face à la dégradation de la situation et l’arrogance des réponses gouvernementales. Un père de famille se présente. Son fils est en garde à vue depuis la nuit précédente au commissariat de Massy. Plusieurs d’entre nous le connaissent, certains m’assurent que c’est un « gars sérieux », pas un casseur. Je m’étonne alors de l’heure de son interpellation (4h du matin : que faisait-il dans les rues à cette heure si tardive, alors que la nuit était émaillée d’incidents sérieux) . Nous nous rendons, avec Marie-Pierre, Hamed et le père du jeune homme au commissariat pour tâcher d’en savoir plus. Bien sur, nous savons parfaitement que durant la garde à vue aucune information ne peut être communiquée, mais nous sommes là pour prendre le pouls de la situation. L’accueil des policiers est limite glacial, mais les circonstances sont tendues. Et cette démarche me gêne. D’autant que les policiers affirment avec aplomb qu’ « eux aussi connaissent » notre jeune… Nous repartons désemparés (en ayant toutefois appris que la comparution immédiate était prévue pour le lendemain dimanche) ; je suis mal à l’aise . J’ignore alors que ce malaise était peut être intuitif…



Plus tard, vers 1h, alors que certains sont rentrés chez eux, j’apprends qu’un incendie vient d’éclater dans un gymnase. Nous nous y rendons immédiatement. A peine quinze minutes après le début du feu, le spectacle est désolant. Au milieu des habitations, le gymnase gît, éventré par les flammes. Le toit s’est effondré, les flammes montent haut, une très épaisse fumée se dégage. Et pour cause : ce gymnase accueille la Tricolore Sportive de Massy, club de gymnastique fondé il y a 110 ans à Massy. Tous les matériels (tapis, coussins…) partent en fumée. Je soupire en songeant aux quelques 600 licenciés du club privés pour longtemps de salle… Les pompiers font ce qu’ils peuvent mais le gymnase est foutu. Je croise un employé municipal les larmes aux yeux devant le triste spectacle. Le silence (très étonnant aussi) est entrecoupé par les coups de massue des pompiers qui s’abattent sur les murs du gymnase. François Lamy, député de la circonscription et maire de la commune voisine, Palaiseau, arrive. Je réalise alors que plus d’une heure après le début du feu, pas l’ombre du maire ni d’un élu de la majorité municipale. Le commandant des pompiers est d’ailleurs embêté de s’adresser « aux seuls élus municipaux qu’il a sous la main, même s’ils sont de l’opposition » pour indiquer les besoins en barrières métalliques pour isoler le bâtiment. La situation fait sourire le correspondant local de l’AFP et un journaliste de l’hebdomadaire départemental, qui viennent d’arriver. Ils parcourent le département dans tous les sens, les nouvelles ne sont guère bonnes. Ils repartent d’ailleurs vérifier si un Mac Donald’s est en feu à Villemoisson…



Nous discutons avec des policiers. Innocemment, nous les questionnons sur les interpellations qui ont eu lieu et les éventuels gardés à vue. L’un lâche que trois jeunes ont bien été interpellés la nuit dernière dans le quartier en flagrant délit de tentative d’incendie sur une voiture. Je suis abasourdi. Demain, je ferai tout pour comprendre…



Finalement, le maire arrivera peu après, une heure et demie après le début de l’incendie. Vaine querelle, me diriez vous. Non, je suis sincèrement atterré par un tel abandon. C’est pour moi une faute politique grave que de ne pas être aux côtés de ses administrés dans l’adversité. Même symbolique, la présence des élus de la République est importante, pour atténuer la désespérance naissante, autant que pour entendre la colère et le dégoût face à un tel gâchis.



Abattu, je raccompagne à pied Marie-Pierre qui habite non loin. Il faut continuer, ne pas se laisser abattre, ni céder à la résignation. Ce qui se passe ne concerne pas que la police, ni que les élus. Et si demain soir nous étions plus nombreux encore dans les rues pour parler et tenter d’enrayer la stupide escalade ? Et si on demandait aux licenciés et bénévoles des différents clubs sportifs de la ville de prendre en charge la surveillance pacifique et dissuasive des équipements sportifs ? Ainsi qu’aux parents d’élèves pour les écoles ? Ou tout simplement, à tous les citoyens qui aspirent à préserver l’essentiel, de jouer le rôle de « casques blancs » (comme lors des manifestations lycéennes pour éviter les débordements) de leur ville et de leurs enfants, dans une sorte de grande veille citoyenne et républicaine, aux antipodes d’une milice de quartier ? Et dans l’idée de construire demain ensemble les bonnes réponses aux besoins des ces quartiers, de nos quartiers ? La nuit sera hélas encore longue demain, je vais donc me coucher.


Jérôme GUEDJ

Vice-président du conseil général de l’Essonne

Conseiller municipal de Massy


Dimanche 06 Novembre 2005

3 commentaires:

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